Rejet Chambre néerlandophone

Des plus et des moins pour les échelles de pompiers : qui accepte une méthode d’évaluation non mathématique ne peut exiger ensuite une logique arithmétique

Arrêt nr. 220462 · 14 août 2012 · XIIe vakantiekamer

Le Conseil d’État rejette la demande de suspension d’extrême urgence de Somati Vehicles contre l’attribution à Fire Technics des échelles aériennes destinées aux services de secours : le cahier spécial des charges optait expressément pour une méthode d’appréciation avec des scores allant d’‘excellent’ à ‘mauvais’ plutôt que pour un système de points arithmétique, de sorte que chaque écart en pourcentage entre offres ne doit pas se traduire par un écart de score — tandis qu’un score global que la requérante pouvait parfaitement recalculer elle-même suffit à l’obligation de motivation.

Que s'est-il passé ?

En juin 2011, le SPF Intérieur a lancé un appel d’offres général pour des auto-échelles automatiques classe 30 à bras articulé destinées aux services de secours belges. Le cahier spécial des charges retenait deux critères d’attribution — la qualité (‘très important’, AAA) et le prix (AA, 40 %) — et annonçait une méthode d’évaluation attribuant à chacun des plus de vingt éléments de qualité (de la portée horizontale de sauvetage à l’angle de basculement statique, jusqu’au temps nécessaire pour ramener le paquet d’échelles en position de route avec le groupe de secours) un score allant d’‘excellent’ (+++) à ‘mauvais’ (–), pondéré AAA, AA ou A. Trois soumissionnaires ont déposé une offre : Iveco Magirus (509.000 euros), Fire Technics (513.000 euros) et Somati Vehicles (521.569 euros). Le 26 juin 2012, la ministre a attribué le marché à Fire Technics : sur la qualité, Somati et Fire Technics étaient les meilleurs ‘avec un léger avantage’ pour Fire Technics, et sur le prix, Fire Technics et Iveco recevaient ‘+++’ contre ‘++’ pour Somati. Somati a attaqué la décision par trois moyens, dont le cœur était que l’attribution des scores serait illogique et inégale — de petits écarts à son détriment (213 contre 217 kW de puissance moteur, 15 cm de longueur en plus) lui coûtaient un ‘+’, tandis que la capacité de nacelle inférieure de 50 kg de Fire Technics (400 contre 450 kg) et son temps de groupe de secours plus lent de 253 secondes ne coûtaient qu’un seul ‘+’. Elle produisait même sa propre ‘simulation d’une attribution cohérente des scores’ censée démontrer sa victoire sur la qualité. Le Conseil ne l’a suivie sur aucun point. La méthode n’était pas de nature mathématique : les scores reposaient sur une appréciation de la valeur des offres, et tout écart arithmétiquement quantifiable ne doit pas conduire à un écart de score. Les explications données par le SPF par courriels des 16 et 18 juillet 2012 — les nacelles de Fire Technics peuvent être chargées jusqu’à 500 kg ; son bras articulé de 4,97 m n’est qu’à 130 mm du meilleur et à 1.225 mm du moins bon ; le temps intermédiaire du groupe de secours se situait presque exactement entre le meilleur et le pire — n’étaient pas manifestement déraisonnables, et sur d’autres points (2.21-2.23) Somati avait bel et bien reçu des avantages de ‘++’. Le moyen tiré de la motivation a également échoué : la décision d’attribution contenait tous les scores partiels avec leur poids, et la propre table de simulation de Somati — parfaitement conforme au tableau de classement du dossier administratif — prouvait qu’elle pouvait reconstituer le score global de qualité. La ratio legis de l’obligation de motivation formelle était donc satisfaite. Les branches relatives à la pondération 60/40 et aux scores de prix ont échoué faute d’intérêt : Fire Technics obtenait de meilleurs scores sur les deux critères, de sorte qu’aucune repondération ne pouvait faire passer Somati en tête. Le troisième moyen — une prétendue promesse orale d’attendre les résultats d’une enquête de satisfaction auprès des corps de pompiers — restait non étayé et ne pouvait de toute façon affecter la légalité. La demande a été rejetée ; Somati a supporté 175 euros de dépens, Fire Technics les 125 euros de son intervention.

Pourquoi c'est important ?

L’arrêt délimite le contrôle juridictionnel d’un système d’évaluation très répandu dans la pratique belge : pas de formule de points, mais des scores qualitatifs par élément. Le Conseil accepte expressément un tel système — avec pour conséquence que l’adjudicateur conserve une marge d’appréciation dans la traduction des écarts factuels en scores. Le soumissionnaire qui fait valoir qu’un écart de prix de 0,79 % n’a pas valu de ‘+’ alors que 2,47 % en a valu un, ou que quatre kilowatts de puissance pesaient autant que cinquante kilos de capacité de nacelle, se heurte à la règle selon laquelle seule une appréciation manifestement déraisonnable est censurée. Tout aussi important est ce que dit l’arrêt de la motivation : un score global par critère ne doit pas figurer dans la décision, pourvu que les scores partiels et leur poids y figurent et que le soumissionnaire puisse reconstituer le classement — ce que la propre simulation de Somati a ironiquement prouvé. Les courriels d’explications complémentaires postérieurs à la notification mais antérieurs à la requête comptent à cet égard. Troisièmement, l’arrêt illustre le double filtre de l’intérêt dans le contentieux de l’attribution : les moyens ou branches qui ne peuvent renverser le classement en faveur du requérant — parce que le lauréat obtient de meilleurs scores sur chaque critère — ne sont même pas examinés. Le contraste avec l’arrêt n° 220.461, rendu la veille, est instructif : là, une attribution est tombée parce que l’adjudicateur avait négligé un devoir d’examen ; ici, elle a tenu parce que l’adjudicateur avait appliqué sa propre méthode de manière cohérente et vérifiable.

La leçon

Pour les adjudicateurs : une méthode d’évaluation non mathématique est défendable, à condition de l’annoncer dans le cahier des charges, de l’appliquer de manière cohérente à tous les soumissionnaires et de documenter chaque score par les faits sous-jacents. Répondez aussi sur le fond aux questions des soumissionnaires évincés : les courriels expliquant la charge des nacelles et les longueurs de bras ont fait ici une réelle différence. Pour les soumissionnaires : lisez la méthode d’évaluation avant de soumissionner, et sachez que dans un système d’appréciation vous ne pouvez exiger une proportionnalité arithmétique entre écarts et scores — seules la déraison manifeste ou l’inégalité de traitement ont une chance. Orientez donc votre analyse non vers les points de pourcentage, mais vers des incohérences démontrables dans la notation d’écarts similaires selon les soumissionnaires. Et calculez au préalable si votre moyen peut faire basculer le classement : si le lauréat est meilleur sur chaque critère, la critique de la pondération ou des scores partiels manque d’intérêt.

Posez-vous la question

Si vous évaluez avec des plus et des moins : pouvez-vous expliquer, pour chaque élément, pourquoi un écart change ou non un score, et appliquez-vous cette logique de manière égale à tous les soumissionnaires ? Votre méthode d’évaluation figure-t-elle explicitement dans le cahier des charges, de sorte que ‘patere legem’ joue pour vous et non contre vous ? Comme soumissionnaire : avez-vous vérifié si vos griefs peuvent seulement renverser le classement avant de saisir le Conseil ? Et savez-vous qu’une simulation reconstituant le score final à partir des scores partiels peut surtout prouver que la motivation était suffisante ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →