Suspension Chambre néerlandophone

Une procuration ne doit pas être signée électroniquement : le Conseil d’État suspend l’attribution du marché d’étude R30 que Tractebel avait perdu pour un scan

Arrêt nr. 223253 · 23 avril 2013 · XIIe kamer

L’Agence des routes et de la circulation avait écarté l’offre de Tractebel Engineering pour le marché d’étude de la R30 à Bruges — pourtant introduite et signée électroniquement en bonne et due forme — au seul motif que la procuration jointe portait une signature scannée et non électronique, une exigence qui ne figurait dans aucun texte ni dans le cahier des charges ; le Conseil d’État a suspendu en extrême urgence l’attribution à la SA Mint.

Que s'est-il passé ?

Fin 2012, l’Agence flamande des routes et de la circulation, division Flandre-Occidentale, a lancé un appel d’offres général pour un marché d’étude : l’élaboration d’une note de vision pour le réaménagement du ring brugeois R30 entre les points kilométriques 4,200 et 6,940, estimé à 153.488,50 euros TVA comprise, avec pour critères d’attribution le prix (60 points) et le plan d’approche et la vision (40 points). À l’ouverture du 30 novembre 2012, quatre offres étaient déposées, toutes par voie électronique via e-tendering. Dans le rapport d’attribution du 1er février 2013, les offres de Grontmij, Mint et Arcadis ont été jugées régulières, mais celle de Tractebel Engineering a été déclarée formellement irrégulière : la procuration introduite électroniquement n’avait pas été signée électroniquement par le mandant, de sorte que l’offre n’aurait pas été valablement signée. Le 1er mars 2013, le marché a été attribué à la SA Mint. Tractebel a saisi le Conseil d’État. L’exception de la Région — Tractebel n’aurait pas d’intérêt puisque Grontmij avait remis une offre encore moins chère, à 146.886,12 euros — a été rejetée : la décision attaquée privait Tractebel de la chance d’exécuter le marché, et cela suffit. Sur le fond, le Conseil a constaté que l’offre elle-même avait bel et bien été signée électroniquement par Ewald Wauters et Jan Dumez, et que l’annexe 5 de l’offre contenait le règlement de délégation du conseil d’administration du 14 septembre 2012 ainsi qu’une procuration du 24 septembre 2012 par laquelle l’administrateur délégué Georges Cornet et Hein Dirix habilitaient les deux signataires à signer des contrats de services jusqu’à 300.000 euros — avec leurs signatures scannées. Le Conseil n’a trouvé aucune disposition légale, réglementaire ou du cahier des charges imposant qu’une procuration jointe à une offre électronique soit à son tour signée électroniquement. Bien plus : pareille exigence rendrait de facto inutile l’intervention de mandataires, pourtant expressément prévue par la réglementation. Les arguments plus larges que la Région n’a avancés que dans sa note (l’offre n’indiquerait pas au nom de qui les signataires agissaient) ont été écartés comme une motivation a posteriori inadmissible. À l’audience, il est apparu que la Région suivait la position de l’Inspection des Finances et voyait dans l’affaire un cas d’école pour les procurations en environnement électronique — alors qu’elle avait entre-temps déjà conclu le contrat avec Mint, ce qui a ‘étonné’ le Conseil. Le moyen unique a été jugé sérieux et la suspension en extrême urgence ordonnée.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt trace une ligne de principe aux débuts de l’e-tendering : la formalité substantielle de la signature vaut pour l’offre elle-même, non pour chaque document qui l’accompagne. Le pouvoir adjudicateur qui veut attacher la sanction de nullité à une exigence de forme doit pouvoir la désigner quelque part — dans la loi, dans l’arrêté d’exécution ou dans son propre cahier des charges. Si elle n’existe nulle part, l’éviction est illégale, aussi systématiquement soit-elle appliquée et quel que soit l’appui de l’Inspection des Finances. L’arrêt est aussi une leçon de discipline procédurale : la Région a tenté d’étayer sa décision après coup par des arguments supplémentaires sur le pouvoir des signataires, mais le Conseil ne tient compte que des motifs figurant dans la décision elle-même ou dans le dossier administratif. Le traitement de l’exception d’intérêt est tout aussi utile pour la pratique : le fait qu’un troisième soumissionnaire était moins cher ne prive pas le soumissionnaire évincé de son intérêt — il suffit que l’éviction illégale lui ait ôté sa chance d’obtenir le marché. Enfin, l’affaire montre le risque de vouloir vider une question de principe sur le dos d’une attribution en cours : celui qui voit un ‘cas d’école’ mais signe entre-temps le contrat sape sa propre position.

La leçon

Pour les pouvoirs adjudicateurs : n’écartez une offre que sur la base d’exigences de forme que vous pouvez désigner dans la réglementation ou votre propre cahier des charges. Si vous voulez des procurations signées électroniquement, écrivez-le expressément — et songez qu’une telle exigence vide largement de sa substance la figure du mandataire. Motivez complètement dans la décision elle-même : ce que vous n’avancez que dans votre note de procédure ne compte pas. Et ne concluez pas le contrat pendant le délai de recours ou lorsqu’une procédure d’extrême urgence menace. Pour les soumissionnaires : structurez votre preuve de pouvoir comme Tractebel — un règlement de délégation publié plus une procuration concrète avec des montants clairs — et vous serez en position de force lorsqu’un adjudicateur trébuche sur la forme. Si votre offre est écartée pour un vice de forme prescrit nulle part, l’extrême urgence est une arme rapide et efficace : ici, moins d’un mois s’est écoulé entre la notification et la suspension.

Posez-vous la question

Pour chaque exigence de forme sur laquelle vous écartez une offre, pouvez-vous citer la disposition légale ou du cahier des charges qui l’impose ? Chaque motif d’éviction figure-t-il dans la décision d’attribution elle-même, ou comptez-vous le compléter plus tard dans la procédure ? En tant que soumissionnaire, savez-vous qu’une signature scannée sur une procuration jointe ne rend pas, en soi, substantiellement irrégulière votre offre signée électroniquement ? Et réalisez-vous que votre intérêt à agir ne disparaît pas parce qu’un autre soumissionnaire était moins cher que vous ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →