Rejet Chambre néerlandophone

Le véhicule de démonstration qui ne correspondait pas à l’offre : pourquoi VDL n’a pas obtenu la suspension de l’attribution de 172 autobus bruxellois à EvoBus

Arrêt nr. 225539 · 20 novembre 2013 · XIIe kamer

VDL Bus Roeselare a contesté, en extrême urgence, l’attribution par la STIB d’un accord-cadre pour des autobus standard et articulés à EvoBus, mais le Conseil d’État n’a jugé sérieux aucun de ses moyens — sur la motivation, les critères d’attribution, les négociations finales et un rabais écarté — et a rejeté la suspension, notamment parce que VDL avait elle-même présenté un véhicule de démonstration doté d’un moteur et d’une boîte de vitesses différents de ceux du véhicule figurant dans son offre.

Que s'est-il passé ?

Dans le cadre d’un système de qualification, la STIB a lancé une procédure négociée avec mise en concurrence pour un accord-cadre de cinq ans portant sur l’étude, la construction, la fourniture, la mise en service et l’entretien éventuel d’autobus destinés au transport urbain bruxellois. Il s’agissait d’un marché de fournitures dans les secteurs spéciaux, scindé en deux lots : autobus standard au diesel (lot 1) et autobus articulés au diesel (lot 2). Sur la durée, la STIB estimait environ 150 autobus standard et 225 articulés ; une première commande portait, selon le cahier des charges, sur une tranche de 97 standard et 75 articulés. Les offres étaient évaluées sur deux critères d’attribution de 100 points chacun — la qualité financière, commerciale et organisationnelle, et la qualité technique. Après négociations et une BAFO (best and final offer), le conseil d’administration de la STIB a décidé le 9 octobre 2013 de retirer son attribution antérieure du 17 septembre 2013 et d’attribuer les deux lots à EvoBus Belgium : le lot 1 pour 93 autobus standard du modèle Mercedes Citaro O530 au prix de 22.961.793 euros (hors TVA) et le lot 2 pour 79 autobus articulés du modèle Citaro O530G au prix de 26.711.401 euros (hors TVA), avec des prix unitaires de 246.901 euros par autobus standard et de 338.119 euros par autobus articulé, complétés par des contrats d’entretien de l’électronique embarquée (489.645 et 564.060 euros) et des contrats d’entretien optionnels (6.980.258 et 8.642.763 euros). VDL Bus Roeselare, écartée du marché, a demandé la suspension en extrême urgence le 25 octobre 2013. Elle soutenait notamment que le rapport d’attribution était trop sommaire et erronément motivé et recourait à des sous-critères non annoncés, que la pondération des critères n’avait pas été communiquée de manière transparente à l’avance, contrairement à l’article 55 de la directive 2004/17 (secteurs spéciaux) et à l’article 110bis de l’arrêté royal du 10 janvier 1996, que la STIB n’avait mené les négociations finales qu’avec EvoBus en excluant VDL sans décision formelle désignant un soumissionnaire préféré, et que la STIB avait à tort écarté le rabais offert par VDL en cas d’attribution des deux lots à un seul soumissionnaire. Un point essentiel concernait la qualité technique : la STIB n’avait accordé à VDL que 50 % des points parce que les temps d’entretien et de démontage indiqués étaient irréalistement courts — démonter un arbre de transmission en quinze minutes lui paraissait irréalisable, même pour des mécaniciens expérimentés de la STIB, d’autant que 84 véhicules du même concept circulaient déjà sur le réseau. Le Conseil d’État a constaté que cette appréciation avait été précédée d’un véritable examen, et que VDL sapait sa propre thèse : le véhicule de démonstration qu’elle avait fourni était équipé d’un moteur Euro 5 DAF et d’une boîte ZF, alors que son offre proposait un véhicule doté d’un moteur Euro 6 Fiat et d’une boîte Voith, de sorte que les temps de montage réels ne pouvaient être vérifiés — conséquence dont VDL était elle-même responsable. Elle avait de surcroît été avertie de la critique durant les négociations (réunion du 30 avril 2013) mais n’avait fourni, dans sa BAFO, aucune preuve de la faisabilité de ses temps. Le grief relatif au rabais écarté a également échoué : les réductions de prix obtenues dans la BAFO — 418.000 euros pour le lot 1 et 474.000 euros pour le lot 2 — dépassaient largement le rabais initial. Le Conseil n’a jugé aucun moyen sérieux et a considéré que, faute de moyen sérieux, il n’y avait pas lieu d’examiner la balance des intérêts. Il a rejeté la suspension en extrême urgence et condamné VDL aux dépens, fixés à 175 euros.

Pourquoi c'est important ?

L’affaire montre combien le seuil de la suspension en extrême urgence est élevé : sans un seul moyen sérieux, le Conseil d’État n’aborde même pas la balance des intérêts, si important soit l’enjeu financier. Pour les soumissionnaires de marchés techniques de fournitures, l’arrêt révèle aussi un piège qui dépend d’eux-mêmes. Le soumissionnaire qui fournit un véhicule de démonstration différant sur des points essentiels — ici le moteur et la boîte de vitesses — du véhicule offert prive l’autorité de la possibilité de vérifier ses propres allégations (tels les temps d’entretien et de démontage), et ne peut ensuite retourner cette impossibilité contre l’autorité comme un défaut de motivation. L’arrêt confirme aussi qu’une autorité peut apprécier de manière critique des promesses de performance qui paraissent anormales et, après un examen étayé, les sanctionner par un score inférieur, surtout lorsque le soumissionnaire a été alerté du problème pendant les négociations et n’a produit aucune contre-preuve. Enfin, il montre qu’un grief relatif à un rabais non pris en compte échoue lorsque l’autorité démontre que la réduction de prix obtenue pendant les négociations — ici 418.000 et 474.000 euros — dépassait déjà l’avantage offert.

La leçon

Veillez à ce que tout échantillon ou véhicule de démonstration que vous soumettez à l’évaluation corresponde, sur les points évalués, à ce que vous promettez dans votre offre ; s’il diffère de manière substantielle — un autre moteur, une autre boîte de vitesses — vous entravez vous-même la vérification et ne pourrez pas ensuite en faire grief à l’autorité. Étayez des chiffres de performance ambitieux, tels des temps d’entretien ou de démontage courts, par des preuves vérifiables, surtout après que l’autorité a exprimé des doutes pendant les négociations : un temps simplement révisé mais non prouvé ne suffit pas. Si vous voulez suspendre en extrême urgence, construisez au moins un moyen véritablement sérieux ; à défaut, le Conseil n’atteint même pas vos intérêts. Et ne comptez pas sur un grief de rabais si l’autorité démontre que la réduction de prix négociée dépasse déjà votre rabais. Pour les autorités, l’arrêt confirme que vous pouvez répondre à des matériels de démonstration non conformes et à des promesses de performance irréalistes par un score inférieur motivé et examiné — à condition de documenter l’examen et d’avoir donné au soumissionnaire l’occasion de réagir.

Posez-vous la question

Votre véhicule de démonstration ou échantillon correspond-il, sur tous les points évalués, au véhicule ou produit de votre offre, ou risquez-vous de rendre vous-même la vérification impossible ? Pouvez-vous étayer des temps d’entretien ou de performance ambitieux par des preuves concrètes et vérifiables, même après que l’autorité les a mis en question pendant les négociations ? Disposez-vous d’au moins un moyen véritablement sérieux avant de demander une suspension en extrême urgence, sachant que sans cela le Conseil n’atteindra pas la balance des intérêts ? Et votre grief de rabais tient-il encore lorsque l’autorité démontre que la réduction de prix négociée dépasse votre rabais ? En tant qu’autorité : avez-vous suffisamment examiné et documenté votre appréciation critique des promesses de performance anormales, et donné au soumissionnaire l’occasion de réagir ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →