Suspension Chambre francophone

Comparer le prix sans compter les éditions : le Conseil suspend l’attribution du FOREM parce que le cahier des charges comparait des pommes et des poires

Arrêt nr. 225858 · 17 décembre 2013 · VIe kamer

Le FOREM a attribué un marché de services de diffusion d’informations sur l’emploi et la formation à Corelio Connect Sud parce qu’elle offrait le prix forfaitaire le plus bas par unité de surface, mais le Conseil d’État a suspendu cette décision en extrême urgence parce que le cahier spécial des charges comparait les prix sans tenir compte du nombre d’éditions nécessaires pour couvrir la Wallonie — trente-neuf pour le Proximag de Corelio contre vingt-deux pour le Vlan de JOBSREGIONS — de sorte que l’offre la moins chère était en réalité la plus coûteuse par annonce.

Que s'est-il passé ?

L’Office wallon de la Formation professionnelle et de l’Emploi (FOREM), par un avis du 25 juin 2013 (Bulletin des Adjudications) et du 28 juin 2013 (Journal officiel de l’Union européenne), a lancé un appel d’offres général avec publicité européenne pour un marché public de services : la diffusion d’informations relatives aux offres d’emploi, à la formation et aux annonces d’événements (marché MPS135500). Le marché était conclu à bordereau de prix, pour quatre ans et pour un volume indéterminé. Quatre critères d’attribution fixaient le classement : le prix (80 points), l’optimalisation du délai de remise du matériel (10 points), la mise en page des annonces (5 points) et la diffusion simultanée (5 points). Deux entreprises ont déposé une offre dans les délais : JOBSREGIONS et Corelio Connect Sud. Par une décision du 4 novembre 2013, le FOREM a attribué le marché à Corelio Connect Sud, qui, avec un prix forfaitaire de 0,25 euro hors TVA (0,30 euro TVA comprise) par millimètre-colonne, a obtenu la totalité des 80 points du critère prix. JOBSREGIONS a demandé la suspension en extrême urgence. Son grief central : le cahier spécial des charges faisait comparer les prix sur la base du montant forfaitaire par unité de surface des annonces à publier, sans intégrer le coefficient résultant du nombre et des zones de couverture des éditions. Corelio diffuse via le magazine Proximag, qui compte trente-neuf éditions locales pour couvrir toute la Wallonie ; JOBSREGIONS travaille avec l’hebdomadaire Vlan, qui se limite à vingt-deux éditions. En ne comparant que le prix par unité de surface, le FOREM a abouti à une attribution à Corelio sans voir que son prix par annonce était en réalité bien plus élevé pour le pouvoir adjudicateur. Le Conseil d’État a jugé, prima facie, que le cahier spécial des charges, en imposant une procédure de comparaison inadaptée, méconnaissait l’article 16 de la loi du 24 décembre 1993 et l’article 115 de l’arrêté royal du 8 janvier 1996, et que le FOREM avait ainsi manqué aux principes de bonne administration et à l’égalité de traitement des soumissionnaires. Que la requérante puisse soulever l’irrégularité du cahier spécial des charges à l’appui de son recours contre la décision d’attribution, le Conseil l’a expressément confirmé. Le caractère sérieux de ce premier moyen suffisait à ordonner la suspension. Le second moyen, relatif à la validité de la signature de l’offre de Corelio, JOBSREGIONS y a renoncé à l’audience après avoir reçu les informations nécessaires. Dans la balance des intérêts, le Conseil n’a aperçu aucun élément l’emportant sur la suspension. Il a suspendu la décision d’attribution du 4 novembre 2013, rejeté le recours pour le surplus, ordonné l’exécution immédiate de l’arrêt et réservé les dépens.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt touche au cœur de ce qu’un critère de prix doit faire : rendre les offres véritablement comparables. Un prix forfaitaire par unité de surface paraît objectif, mais devient trompeur dès que l’unité coûte, chez un soumissionnaire, tout autre chose que chez un autre. Qui veut couvrir la Wallonie avec trente-neuf éditions doit acheter cette surface trente-neuf fois ; qui se contente de vingt-deux coûte moins cher à l’autorité par lecteur atteint. Un cahier des charges qui n’intègre pas cette différence dans la comparaison ne mesure pas ce qu’il prétend mesurer, et viole ainsi l’égalité de traitement. L’arrêt importe aussi pour une seconde raison : il réaffirme qu’un soumissionnaire peut invoquer l’illégalité du cahier des charges lorsqu’il conteste la décision d’attribution qui en découle — il ne doit pas avoir attaqué le cahier des charges plus tôt. Enfin, il montre qu’un moyen bien choisi suffit en extrême urgence : dès qu’un moyen est sérieux et que la balance des intérêts ne s’y oppose pas, la suspension suit, sans que les autres griefs doivent être examinés.

La leçon

Si vous êtes pouvoir adjudicateur, construisez votre critère de prix de manière à rendre les offres véritablement comparables. Un prix par unité de surface ou de temps n’est utilisable que si vous intégrez les coefficients qui déterminent le coût réel — ici le nombre d’éditions nécessaires à la couverture demandée. Si vous ne mesurez pas cela, vous risquez d’attribuer au plus cher plutôt qu’au moins cher, et vous vous exposez à une suspension pour violation de l’égalité de traitement. Si vous êtes soumissionnaire et constatez que le mécanisme de comparaison du cahier des charges désavantage structurellement votre offre, vous pouvez soulever cette illégalité dans votre recours contre la décision d’attribution ; vous ne perdez pas ce droit faute d’avoir attaqué le cahier des charges plus tôt. Étayez votre grief concrètement — ici par le chiffre de trente-neuf contre vingt-deux éditions — car c’est cette comparaison tangible qui a rendu le moyen sérieux.

Posez-vous la question

Votre critère de prix mesure-t-il le coût réel pour l’autorité, ou seulement un montant forfaitaire par unité qui coûte, chez un soumissionnaire, tout autre chose que chez un autre ? Votre cahier des charges intègre-t-il les coefficients (nombre d’éditions, couverture, volumes) nécessaires pour rendre les offres véritablement comparables ? Savez-vous, comme soumissionnaire, que vous pouvez invoquer l’illégalité du cahier des charges dans votre recours contre l’attribution, même sans l’avoir attaqué plus tôt ? Pouvez-vous étayer votre grief par des chiffres concrets et vérifiables plutôt que par un principe ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →