Suspension Chambre néerlandophone

Des points sans explication ne suffisent pas : le Conseil d’État suspend l’attribution des analyses d’eau à Laboratorium Ecca

Arrêt nr. 227235 · 29 avril 2014 · XIIe kamer

L’Institut provincial d’hygiène a demandé la suspension en extrême urgence de la décision par laquelle la Région flamande attribuait les analyses d’eau pour les lots d’Anvers, du Limbourg et du Brabant flamand à Laboratorium Ecca, et le Conseil d’État a constaté que la décision d’attribution — qui, pour les critères qualitatifs, ne reposait que sur des tableaux de points, sans expliquer pourquoi Ecca obtenait de meilleurs résultats — était insuffisamment motivée, et a ordonné la suspension.

Que s'est-il passé ?

La division de l’Inspection de l’environnement du Département de l’environnement, de la nature et de l’énergie de la Région flamande a lancé, par appel d’offres ouvert, un marché public de services portant sur la mesure, l’échantillonnage et l’analyse des eaux usées, des eaux de refroidissement et des eaux de surface (cahier des charges LNE/MI/2013/WATER, publié le 28 août 2013 et au Journal officiel de l’UE le 30 août 2013). Le marché était divisé en cinq lots (Anvers, Limbourg, Flandre orientale, Brabant flamand et Flandre occidentale). Le premier critère d’attribution, ‘qualité des prestations techniques’ (maximum 60 points), a été évalué avec l’appui scientifique et technique du VITO. Par décision du Gouvernement flamand du 18 mars 2014, les lots 1, 2 et 4 ont été attribués à la nv Laboratorium Ecca. Le PIH, soumissionnaire évincé, a demandé la suspension en extrême urgence de cette attribution pour les lots 1 (Anvers), 2 (Limbourg) et 4 (Brabant flamand), faisant valoir que la décision violait les articles 4 et 5, 9° de la loi du 17 juin 2013 : le rapport d’attribution montrait un résultat chiffré mais aucun motif de fond expliquant pourquoi son offre était jugée inférieure pour les sous-critères ‘aménagement du laboratoire’ et ‘transferts de données’. Les scores parlaient d’eux-mêmes : pour le sous-critère ‘organisation de la collecte des échantillons, des délais d’analyse et du type de rapportage’, Ecca obtenait à chaque fois 10 sur 10 et le PIH 1,875 ; pour la ‘qualité des procédures d’échantillonnage et de conservation’, Ecca obtenait 16,67 et le PIH 10. De plus, les quatre évaluateurs du VITO appliquaient une méthode du tout ou rien, attribuant le maximum à l’offre la mieux notée et zéro à la deuxième. Le Conseil a jugé qu’une simple attribution de points dans un appel d’offres n’est pas une motivation suffisante, surtout pour des critères qualitatifs : les points doivent reposer sur des motifs visibles sous la forme d’une évaluation descriptive, généralement en mots. Le PIH ne pouvait déduire des tableaux pourquoi l’aménagement de son laboratoire, ses transferts de données ou ses délais d’analyse étaient moins bien notés que ceux d’Ecca, d’autant que la méthode du tout ou rien l’empêchait aussi d’apprécier la valeur intrinsèque des offres ; l’explication complémentaire du 27 mars 2014 n’apportait pas non plus de clarté sur le sous-critère décisif. Les caractéristiques et avantages relatifs de l’offre retenue n’ont donc pas été exposés, ce qui constituait une violation des articles 4 et 5, 9°. Le moyen était sérieux. Le Conseil a admis l’intervention d’Ecca et a ordonné la suspension en extrême urgence de l’attribution des lots 1, 2 et 4 à Ecca ; les dépens et indemnités de procédure entre la requérante et la partie adverse ont été tenus en délibéré, et Ecca a supporté le droit d’intervention de 150 euros.

Pourquoi c'est important ?

Cet arrêt fixe le niveau d’exigence pour la motivation des critères d’attribution qualitatifs. Les chiffres ne suffisent pas : l’article 5, 9° de la loi du 17 juin 2013 oblige le pouvoir adjudicateur à exposer les caractéristiques et avantages relatifs de l’offre retenue, afin qu’un soumissionnaire évincé puisse comprendre pourquoi son offre a été jugée inférieure et apprécier s’il vaut la peine de se défendre. Un tableau de points seul — surtout produit par une méthode du tout ou rien, où le lauréat obtient le maximum et le deuxième zéro — ne le permet pas : il dissimule l’appréciation intrinsèque et rend le contrôle impossible. Le message dépasse ce marché : plus l’évaluation est technique et qualitative (ici avec l’expertise externe du VITO), plus il importe que l’autorité rende visibles, en mots, les raisons derrière le score. Pour les soumissionnaires, cela signifie qu’un score faible non expliqué peut constituer un moyen sérieux — et, en extrême urgence, même la suspension de l’attribution. L’arrêt fait aussi le miroir d’une affaire connexe du même jour (n° 227.233) : là où la motivation suffisait et la demande était rejetée, elle échoue ici faute de motifs descriptifs.

La leçon

Si vous êtes pouvoir adjudicateur, ne motivez jamais les critères d’attribution qualitatifs par les seuls chiffres. Rendez visible, en mots, pourquoi une offre reçoit un score donné et, surtout, quelles sont les caractéristiques et avantages relatifs concrets de l’offre retenue par rapport à celles des soumissionnaires évincés. Soyez particulièrement prudent avec une méthode du tout ou rien (maximum au meilleur, zéro au deuxième) : elle masque l’appréciation intrinsèque et se justifie difficilement. Si vous êtes soumissionnaire et recevez un score faible sur des critères qualitatifs sans explication, demandez la motivation et vérifiez si les caractéristiques et avantages relatifs du lauréat ont été exposés ; à défaut, cela peut constituer un moyen sérieux qui — en cas d’urgence suffisante — peut même justifier la suspension de l’attribution. N’attendez pas passivement : une demande en extrême urgence introduite à temps peut arrêter l’exécution avant que le marché ne devienne définitif.

Posez-vous la question

Votre décision d’attribution contient-elle, pour les critères qualitatifs, plus que des chiffres — à savoir une explication descriptive du pourquoi de ce score ? Avez-vous exposé concrètement les caractéristiques et avantages relatifs de l’offre retenue face aux offres évincées ? Utilisez-vous une méthode du tout ou rien, et si oui, pouvez-vous justifier pourquoi la deuxième offre mérite zéro point ? Et en tant que soumissionnaire évincé : avez-vous vérifié si vous pouvez déduire du rapport d’attribution pourquoi votre offre a été moins bien notée, et à défaut, envisagez-vous une demande en extrême urgence introduite à temps ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →