Rejet Chambre néerlandophone

Gilets pare-balles pour la police : qui lit négligemment le guide de sélection perd la présélection — et le Conseil d’État ne le sauve pas

Arrêt nr. 255045 · 18 novembre 2022 · XIIe kamer

Le fabricant israélien Source Vagabond Systems a obtenu le score le plus bas (43,30/100) dans la troisième phase de sélection de l’accord-cadre de la police fédérale pour des gilets pare-balles et fut, seul des cinq candidats aptes, non invité à remettre offre ; le Conseil d’État a jugé prima facie légales la présélection à quatre candidats, la règle de trois non explicitée au préalable et la note de zéro pour ‘étude et recherche’ faute de laboratoire balistique propre, et a rejeté la demande de suspension en extrême urgence.

Que s'est-il passé ?

Au printemps 2022, le service Procurement de la police fédérale a lancé une procédure négociée avec publicité pour un accord-cadre pluriannuel portant sur des gilets pare-balles et harnais individuels pour la police intégrée. S’agissant de matériel relevant de la sécurité, la loi du 13 août 2011 et l’arrêté royal du 23 janvier 2012 relatifs aux marchés dans les domaines de la défense et de la sécurité s’appliquaient. Le guide de sélection organisait la sélection qualitative en trois phases : d’abord les motifs d’exclusion, ensuite des exigences minimales (un chiffre d’affaires annuel moyen en gilets pare-balles d’au moins 500.000 euros et une liste des principales livraisons d’au moins 100.000 euros chacune, pour un total d’au moins 200.000 euros), et enfin — uniquement si plus de trois candidats franchissaient ces seuils — une phase évaluative avec sept critères pondérés, à l’issue de laquelle ‘seuls les meilleurs candidats’ seraient retenus : au moins trois et au plus cinq, à condition que leur candidature soit jugée ‘suffisamment qualitative’. Sept entreprises se sont portées candidates. Cinq satisfaisaient aux exigences minimales, dont Source Vagabond Systems. En troisième phase, les choses ont mal tourné pour le fabricant israélien. Pour le critère de capacité technique (20 %), la police a additionné les montants de toutes les livraisons déclarées supérieures à 50.000 euros — 32,8 millions d’euros pour Source Vagabond — et les a comparés par une règle de trois au total le plus élevé ; cela a donné 8,66/20, contre 20/20 pour Seyntex. Pour ‘étude et recherche’ (20 %), Source Vagabond a reçu 0/10 : seule candidate sans laboratoire balistique propre, elle ne décrivait aucun projet innovant, uniquement des développements dans le cadre de commandes. Sioen a obtenu ici 10/10, Ambassador Arms 7, Mehler Vario 6, Seyntex 4. Pour ‘techniciens ou organes techniques’ (15 %), la police n’a vu dans le dossier qu’un seul collaborateur pour la partie balistique, ce qui, malgré la collaboration avec plusieurs laboratoires, n’a valu que 4/10. Classement final : Sioen 83,90, Ambassador Arms 80,80, Seyntex 58,62, Mehler Vario 54,22 et Source Vagabond 43,30 sur 100. Le 3 octobre 2022, la ministre de l’Intérieur a décidé d’inviter les quatre mieux classés à remettre offre, et non Source Vagabond. Celle-ci a demandé le 18 octobre 2022 la suspension en extrême urgence. Son moyen unique comportait cinq branches. Premièrement : l’avis mentionnait un maximum de 99 sélectionnés et le guide un maximum de cinq ; avec exactement cinq candidats aptes, la troisième phase n’aurait pas dû être appliquée. Deuxièmement : la méthode d’évaluation — en particulier la formule avec les paramètres Pmax et Pmin — ne figurait pas dans le guide, était inhabituelle et revenait à répéter le critère du chiffre d’affaires ; en outre, il n’était pas clair que toutes les références supérieures à 50.000 euros devaient figurer à l’annexe F, de sorte qu’elle n’avait indiqué que ses principales livraisons. Troisièmement et quatrièmement : la note de zéro pour étude et recherche et le 4/10 pour les techniciens n’étaient pas fondés — un laboratoire externe ne vaut pas moins qu’un laboratoire interne, et elle avait mentionné sept techniciens. Cinquièmement : les scores totaux étaient dès lors peu fiables. La conseillère d’État Patricia De Somere, présidente f.f., a tout écarté. Le guide justifiait bel et bien la présélection : la troisième phase s’appliquait dès que plus de trois candidats satisfaisaient aux exigences minimales, et un adjudicateur peut, dans son choix de trois à cinq mieux classés, se limiter à ceux qui obtiennent plus de la moitié des points, même si le guide ne fixe aucun score minimal. Le ‘maximum 99’ de l’avis était une erreur matérielle sans conséquence juridique. Une règle de trois pour les critères quantitatifs et une évaluation descriptive avec note globale pour les autres sont des méthodes usuelles qui s’insèrent dans le guide ; les candidats ne devaient pas en être informés plus précisément à l’avance, et avec Pmin (50.000 euros) et Pmax (le total le plus élevé), le calcul était vérifiable. Il n’y avait pas de répétition du critère du chiffre d’affaires : celui-ci portait sur le chiffre d’affaires moyen de trois exercices, ce critère-ci sur les livraisons supérieures à 50.000 euros sur cinq ans, et l’article 73, 3°, de l’arrêté royal considère expressément l’expérience de livraisons antérieures comme preuve de capacité technique, de sorte qu’un volume plus important peut aussi signifier une capacité plus grande. Surtout : Source Vagabond avait remis une liste identique pour l’exigence minimale (annexe E, les ‘principales’ livraisons d’au moins 100.000 euros) et pour le critère de capacité (annexe F, ‘les livraisons’ supérieures à 50.000 euros), alors que les autres candidats avaient bien compris la distinction. Un candidat est lui-même responsable de l’établissement correct de sa candidature et ne peut corriger sa lecture erronée par une annexe complétée jointe à la requête. La note de zéro a également tenu : Source Vagabond ne contestait pas être la seule sans laboratoire balistique propre, et les pièces d’experts sur des recherches innovantes produites seulement dans sa note de plaidoirie auraient dû accompagner sa candidature. La motivation différait bel et bien de celle de Seyntex, qui disposait, elle, d’un laboratoire propre. La critique du critère des techniciens manquait d’intérêt : même trois points supplémentaires sur quinze ne suffisaient pas à combler l’écart avec le quatrième classé. La demande a été rejetée, avec un droit de rôle de 200 euros, une contribution de 24 euros et une indemnité de procédure de 770 euros à charge de Source Vagabond.

Pourquoi c'est important ?

La présélection — la limitation du nombre de candidats admis à remettre offre — est une phase à laquelle les soumissionnaires prêtent souvent moins d’attention qu’à l’attribution elle-même, alors qu’ils peuvent y trébucher tout aussi durement. Cet arrêt met trois choses en évidence. Un : un adjudicateur qui annonce dans son guide une troisième phase évaluative avec une fourchette de trois à cinq candidats ‘suffisamment qualitatifs’ peut remplir cette fourchette comme il l’entend — ici en ne retenant que ceux qui obtiennent plus de la moitié des points — sans devoir fixer au préalable un score minimal. Deux : le Conseil d’État n’exige pas que chaque formule de notation figure dans le guide. Une règle de trois pour les critères quantitatifs et une évaluation descriptive pour les critères qualitatifs sont si usuelles que les candidats doivent s’y attendre, dès lors que les critères et leur pondération sont connus. Qui se plaint d’avoir été surpris par une méthode doit en outre démontrer concrètement ce qu’il aurait fait autrement. Trois, et c’est la leçon la plus tranchante : le juge lit le guide littéralement et attend du candidat qu’il fasse de même. La différence entre ‘les principales livraisons d’au moins 100.000 euros’ et ‘les livraisons supérieures à 50.000 euros’ n’était pas un détail, mais le pivot sur lequel tournaient 11 points sur 20. Qui retient des informations en phase de sélection ou ne produit ses preuves que devant le Conseil d’État n’a pas de seconde chance. L’arrêt illustre aussi le jeu de l’exigence d’intérêt en extrême urgence : une critique qui, même fondée, ne peut renverser le classement n’est plus examinée.

La leçon

Traitez un guide de sélection prévoyant une présélection évaluative comme une véritable compétition, non comme une formalité. Lisez chaque annexe séparément et soyez attentif à la formulation exacte : si l’exigence minimale demande ‘les principales livraisons’ et le critère de capacité ‘les livraisons supérieures à 50.000 euros’, remettez deux listes différentes et mettez dans la seconde tout ce qui entre en ligne de compte — avec une règle de trois, plus de chiffre d’affaires pertinent signifie un meilleur score. Placez tout ce qui étaye votre capacité — équipement de laboratoire, projets de recherche, rapports d’experts, liste complète des techniciens et de leurs tâches — dans la candidature elle-même ; ce que vous apportez plus tard dans une note de plaidoirie ne compte pas. En cas de doute sur la méthode d’évaluation, demandez des éclaircissements avant le dépôt, car se plaindre ensuite qu’une formule était ‘inhabituelle’ ne réussit que si vous pouvez démontrer que vous auriez constitué votre dossier autrement. Comme adjudicateur : décrivez clairement dans le guide les phases, les critères, leur pondération et la fourchette du nombre de sélectionnés, et veillez à ce que l’avis concorde — un ‘maximum 99’ a ici été pardonné comme erreur matérielle, mais ce n’est pas une garantie. Motivez spécifiquement par candidat, afin que des scores différents pour des dossiers en apparence comparables restent défendables.

Posez-vous la question

Avez-vous mis côte à côte le guide de sélection et toutes ses annexes et vérifié si les exigences minimales et les critères de capacité demandent des listes de références différentes (plus larges) ? Savez-vous que, dans une présélection de trois à cinq candidats, un adjudicateur peut ne retenir que ceux qui obtiennent plus de la moitié des points, même sans score minimal fixé au préalable ? Toutes vos preuves relatives aux laboratoires, à la recherche et aux techniciens figurent-elles dans la candidature elle-même, ou comptez-vous pouvoir les compléter plus tard ? Si vous contestez une méthode d’évaluation, pouvez-vous dire concrètement ce que vous auriez fait autrement si vous l’aviez connue à l’avance ? Et comme adjudicateur : le nombre maximal de sélectionnés dans votre avis concorde-t-il avec celui de votre guide, et votre motivation par candidat est-elle suffisamment distinctive ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →