Rejet Chambre néerlandophone

Le CHU de Gand pouvait interroger ses soumissionnaires sur des lacunes signalées : pas d’amélioration interdite de l’offre, car les prix des sous-traitants de Cordeel étaient antérieurs à l’ouverture

Arrêt nr. 229161 · 14 novembre 2014 · XIIe kamer

Strabag a perdu de justesse, au profit de Cordeel, l’appel d’offres ouvert pour la rénovation des policliniques du CHU de Gand et a demandé la suspension en extrême urgence, parce qu’après avoir accepté certaines lacunes signalées par Strabag, l’hôpital avait aussi interrogé les autres soumissionnaires ; le Conseil d’État a rejeté la demande, car les prix de sous-traitants joints à l’offre de Cordeel — datés d’avant l’ouverture — montraient que Cordeel n’avait pas modifié son offre mais simplement confirmée.

Que s'est-il passé ?

Le CHU de Gand a lancé un appel d’offres ouvert pour des travaux ayant pour objet la ‘rénovation de plusieurs policliniques avec l’ajout de deux atriums’, estimé à 26.169.591 euros TVA comprise et publié en mai 2014. Le marché était régi par le cahier spécial des charges UZG/DI/001-EAO/2014 et attribué sur les critères du prix (sur 80) et du planning (sur 20). Dans son offre, Strabag a signalé plusieurs lacunes dans le métré et a chiffré des suppléments : le poste 03.23 ne visait que la démolition de planchers en béton ‘sur sol plein’, alors que les plans montraient aussi des planchers aux étages ; et les postes 41.54 et 41.55 demandaient un supplément pour un vitrage résistant au feu RF 60 et RF 120 sans poser d’exigences quant à la résistance au feu des profilés en aluminium qui tiennent ce vitrage. Au total, plus de 540.000 euros. À l’ouverture du 30 juin 2014, il y avait trois offres. Le 22 août 2014, l’hôpital a demandé à Cordeel et à Algemene Bouw Maes si leurs prix pour ces postes pouvaient être maintenus, en précisant que le supplément pour les étages et pour les profilés RF y était compris. Les deux l’ont confirmé par écrit le 29 août 2014. Le rapport d’examen du 1er septembre 2014 n’a constaté aucun prix total anormal et a ajouté les suppléments signalés au prix de Strabag au moyen de la formule des lacunes. Le classement final était : Cordeel 100 points (23.587.993,60 euros TVA comprise), Strabag 97 points (23.999.030,73 euros TVA comprise) et Maes 89 points. Le conseil d’administration a attribué le marché à Cordeel le 29 septembre 2014. Strabag a demandé la suspension en extrême urgence : en contactant les autres soumissionnaires après avoir accepté les lacunes et en les laissant confirmer, de manière suggestive, que les suppléments étaient déjà inclus, l’hôpital avait en réalité permis à Cordeel d’introduire une seconde offre — une irrégularité substantielle. Le Conseil d’État ne l’a pas suivie. L’offre de Cordeel comportait deux offres de sous-traitants antérieures à l’ouverture : l’une du 24 juin 2014 sur les postes 41.54 et 41.55, visant expressément des ‘ensembles de châssis’, et l’autre du 27 juin 2014 sur l’ensemble du poste 03.23, avec un prix pour 1.542,26 m² — la somme des planchers en béton de la cave, du rez-de-chaussée et des trois étages. Cela montrait que les prix de Cordeel couvraient déjà, à l’origine, les profilés de châssis et la démolition de tous les planchers en béton. Cordeel n’avait donc ni modifié ni amélioré son offre ; le premier moyen reposait sur une prémisse erronée et n’était pas sérieux. Le second moyen — selon lequel l’hôpital n’aurait vérifié que les prix totaux et non les prix unitaires sous l’angle de l’anormalité — a également échoué : le dossier administratif montrait que les prix unitaires avaient été comparés et que ceux de Strabag et de Cordeel n’étaient pas du tout du même ordre de grandeur pour les postes concernés. Les deux moyens n’étant pas sérieux, la demande a été rejetée. L’intervention de Cordeel a été admise. Strabag a été condamnée au droit de rôle de 200 euros et Cordeel au droit d’intervention de 150 euros ; une indemnité de procédure au profit de la partie intervenante a été refusée, l’article 30/1, dernier alinéa, des lois coordonnées prévoyant qu’une partie intervenante ne peut la réclamer.

Pourquoi c'est important ?

La frontière entre une clarification permise et une amélioration ou modification interdite d’une offre est l’un des points les plus sensibles de l’examen des offres. Un pouvoir adjudicateur ne peut laisser un soumissionnaire ajuster son offre sur le fond après l’ouverture, car cela viole l’égalité de traitement. Mais il peut vérifier ce qu’un prix couvre réellement. Cet arrêt montre où se situe la charnière : non dans le fait que l’autorité a contacté les autres soumissionnaires, mais dans la question de savoir si leur réponse modifie l’offre initiale ou ne fait que confirmer ce qui s’y trouvait déjà. Décisive ici fut la preuve : des offres de sous-traitants datées d’avant l’ouverture, montrant que Cordeel avait déjà chiffré les profilés de châssis et la démolition complète. Pour qui conteste une attribution, la leçon est aussi rude qu’utile : un moyen tiré d’une amélioration interdite tient ou tombe avec sa base factuelle. Celui qui présume que le lauréat a ‘sans doute’ ajusté son offre sans le démontrer face aux pièces du dossier verra son moyen rejeté comme non sérieux — surtout en extrême urgence, où le Conseil statue prima facie.

La leçon

Si, en tant que soumissionnaire, vous signalez une lacune dans le métré et chiffrez un supplément, sachez que l’autorité peut demander aux autres soumissionnaires si leur prix couvre déjà ce travail. Ce n’est pas en soi une amélioration interdite de leur offre. Pour contester une telle attribution avec succès, fondez votre moyen sur les pièces, non sur une présomption : montrez concrètement que le lauréat a changé son prix après l’ouverture. Demandez en temps utile l’accès au rapport d’examen et à la correspondance avec les autres soumissionnaires, et cherchez une preuve concluante telle que des offres de sous-traitants datées. En tant qu’autorité, documentez pourquoi une réponse n’est qu’une confirmation et non un changement — conservez les prix des sous-traitants et la composition initiale du prix dans le dossier. Et rappelez-vous qu’une partie intervenante qui vous soutient n’a pas droit à une indemnité de procédure : elle ne supporte que son propre droit d’intervention.

Posez-vous la question

Si vous contestez une attribution pour amélioration interdite de l’offre retenue, pouvez-vous le prouver par des pièces concrètes plutôt que par la présomption que le lauréat a ‘sans doute’ ajusté son prix ? Réalisez-vous que l’autorité peut interroger les autres soumissionnaires sur ce que couvre leur prix sans pour autant modifier automatiquement leur offre ? Avez-vous demandé à temps le rapport d’examen et la correspondance pour vérifier si les réponses confirment ou changent l’offre ? Et savez-vous qu’une partie intervenante soutenant l’autorité supporte son propre droit d’intervention mais ne peut réclamer d’indemnité de procédure ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →