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Une suspension, plusieurs gagnants : comment le Conseil d’État préserve le recours d’un second soumissionnaire évincé contre l’attribution de la SOFICO par une remise sine die

Arrêt nr. 255713 · 8 février 2023 · VIe kamer (référé)

La SOFICO a écarté quatre offres — dont celle de Sogeplant — pour irrégularité et a attribué son marché de 3.177.961,58 euros à Krinkels ; après qu’un soumissionnaire co-évincé eut déjà obtenu, dans un arrêt parallèle (n° 255.712), la suspension en extrême urgence de cette même décision, le Conseil d’État n’a pas laissé le recours de Sogeplant tomber comme sans objet, mais l’a remis sine die précisément pour préserver la protection juridictionnelle propre de Sogeplant si cette suspension venait à disparaître.

Que s'est-il passé ?

Le 16 décembre 2022, la Société wallonne de financement complémentaire des infrastructures (SOFICO) a décidé d’écarter les offres de A2, Sogeplant, Eurogreen-Sotraplant et Artbel pour irrégularité, de considérer l’offre de Krinkels comme régulière et d’attribuer le marché à Krinkels comme offre régulière économiquement la plus avantageuse, au montant de 3.177.961,58 euros hors TVA. Le 3 janvier 2023, Sogeplant a demandé la suspension de cette décision en extrême urgence ; l’affaire a été fixée à l’audience du 19 janvier 2023. Le 12 janvier 2023, Krinkels, bénéficiaire de l’attribution, a demandé à intervenir ; le Conseil a accueilli l’intervention pour son intérêt suffisant. Le cœur de l’arrêt réside toutefois dans l’incidence d’une affaire parallèle. Par l’arrêt n° 255.712 du 8 février 2023 — prononcé le même jour — le Conseil a ordonné la suspension de l’exécution de cette même décision attaquée, sur le recours d’un autre soumissionnaire évincé. Par l’effet de cet arrêt, Sogeplant bénéficie elle aussi de la suspension ainsi ordonnée : l’attribution attaquée ne peut être exécutée pour le moment. Le Conseil a néanmoins décidé de ne pas trancher le recours de Sogeplant, mais de le remettre sine die. Il a relevé que la sécurité juridique doit rester garantie, quel que soit le sort de la suspension prononcée dans l’arrêt n° 255.712. Il ne peut en effet être exclu que le requérant ayant obtenu la suspension dans cet arrêt s’abstienne d’introduire un recours en annulation dans le délai imparti, ou qu’un tel recours — même introduit dans le délai — échoue pour quelque motif que ce soit. En pareil cas, un arrêt ultérieur levant la suspension ou rejetant le recours en annulation autoriserait la SOFICO à exécuter malgré tout la décision attaquée. Pour éviter qu’il soit porté atteinte à la protection juridictionnelle de Sogeplant dans cette hypothèse, le Conseil a remis l’affaire sine die, de sorte que Sogeplant puisse encore faire pleinement examiner son propre recours par la suite. Enfin, à la demande non contestée des parties, le Conseil a maintenu la confidentialité des pièces A à D du dossier de la requérante et A à F du dossier administratif, en ce compris l’offre de la partie intervenante. Le Conseil a accueilli l’intervention de Krinkels, remis l’affaire sine die, ordonné l’exécution immédiate de l’arrêt et réservé les dépens.

Pourquoi c'est important ?

Lorsqu’un même marché public est contesté simultanément par plusieurs soumissionnaires évincés, une question pratique surgit : qu’advient-il des recours parallèles dès que l’un d’eux obtient la suspension ? La tentation existe de tenir ces autres recours pour ‘sans objet’ — l’attribution est déjà à l’arrêt. Cet arrêt montre pourquoi ce serait aller trop vite. La suspension obtenue par un soumissionnaire n’est pas inébranlable : si celui-ci ne franchit pas l’étape suivante (pas de recours en annulation, ou un recours qui échoue), la suspension peut disparaître et renaît le risque que l’autorité exécute l’attribution contestée. Chaque soumissionnaire évincé conserve donc un intérêt propre et autonome à une décision sur son propre recours. Le Conseil le résout par une remise sine die : l’affaire n’est ni tranchée ni close, de sorte que le requérant peut la faire renaître plus tard si la protection assurée par l’arrêt parallèle vient à tomber. L’arrêt illustre ainsi une gestion fine de la procédure : comment le Conseil maintient à la fois la protection juridictionnelle de plusieurs concurrents sans double emploi inutile. Pour qui soumissionne à de grands marchés, ce n’est pas un détail : cela détermine si votre recours est réellement préservé ou s’évapore tacitement dans l’ombre de la victoire d’autrui.

La leçon

Si, soumissionnaire évincé, vous n’êtes pas le seul à contester l’attribution, ne présumez pas que la suspension obtenue par un concurrent rend votre propre recours superflu. Cette suspension vous protège pour l’instant, mais elle dépend de la conduite ultérieure de ce concurrent : s’il laisse tomber le recours en annulation ou le perd, l’autorité pourra exécuter l’attribution malgré tout. Maintenez donc votre propre recours et demandez au besoin, comme ici, que le Conseil remette votre affaire sine die plutôt que de la déclarer sans objet ; vous préservez ainsi le droit de la faire renaître. Veillez aussi à introduire votre propre recours en annulation à temps et à ne pas vous appuyer sur la seule suspension. En tant qu’autorité, la leçon est qu’une suspension obtenue par un soumissionnaire ne fait pas disparaître les autres recours : attendez-vous à ce que chaque évincé conserve sa position procédurale jusqu’à ce que toutes les contestations soient définitivement réglées.

Posez-vous la question

Êtes-vous le seul à contester l’attribution, ou existe-t-il des recours parallèles d’autres soumissionnaires évincés qui influencent votre position ? Réalisez-vous qu’une suspension obtenue par un concurrent ne vous protège que provisoirement, et disparaît s’il ne poursuit pas ou perd son recours en annulation ? Avez-vous introduit votre propre recours en annulation à temps, plutôt que de compter sur la seule suspension d’un autre ? Pour sécuriser votre protection juridictionnelle, avez-vous demandé que votre affaire soit remise sine die au lieu d’être déclarée sans objet ?

À propos de cette base de données

Le Conseil d'État (Raad van State) est la plus haute juridiction administrative de Belgique. En matière de marchés publics — de l'attribution d'un contrat à l'exclusion d'un soumissionnaire — le Conseil d'État tranche en dernier ressort. Les arrêts de cette base de données sont résumés par TenderWolf en langage clair, avec des leçons pratiques pour les soumissionnaires et les pouvoirs adjudicateurs. Voir tous les arrêts →